Résumé : Dans une Angleterre victorienne corsetée par les convenances, Rachel vit avec sa mère, Mrs Ray, et sa soeur aînée, Mrs Prime, toutes deux veuves, dans un cottage près de Baslehurst. Lors d'une promenade, Rachel fait la connaissance de Luke Rowan, héritier de la brasserie Bungall & Tappitt dont elle tombe amoureuse. Mrs Ray et la très prude Mrs Prime imaginent aussitôt Rachel en perdition ! Dans ce petit monde provincial où sévissent cupidité et bigoterie, comment les deux tourtereaux vont-ils se faire une place ? Anthony Trollope nous emporte dans une histoire d'amour pleine d'ironie où de jeunes gens épris de modernité viennent s'opposer aux conventions, aux traditions, et mettre à mal le vieux monde. Et la tâche est loin d'être facile. Personnages romantiques, grotesques ou attachants, humour pince-sans-rire, peinture décapante de la société victorienne, Rachel Ray est un véritable régal pour le lecteur.

Chronique :

Tout d’abord je voudrais remercier Babelio et les éditions Autrement de m’avoir donné l’occasion de recevoir et de lire Rachel Ray d’Anthony Trollope dans le cadre de Masse Critique de janvier 2022.

J’aime beaucoup la littérature classique anglaise mais j’avoue que je ne connaissais pas cet auteur victorien. J’ai vraiment eu un gros coup de coeur à la lecture de ce roman, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord j’ai aimé la galerie de personnages et le tableau de la petite vie provinciale dépeints dans ce roman, ce qui m’a évoqué Middlemarch de George Eliot, auteure contemporaine de Trollope. On suit l’histoire de Rachel Ray, jeune fille élevée dans un petit village avec ses intrigues locales autour de la brasserie de (mauvaise) bière locale et les élections au Parlement. Nombreux personnages gravitent autour de Rachel : sa mère, femme douce et assez soumise globalement, sa sœur Dorothea Prime, devenue veuve et aigrie très jeune mais aussi la famille Tappitt, le brasseur, sa femme et ses filles, les différents hommes religieux qui se tirent aussi dignement que possible dans les pattes les uns les autres… Bref on a toute une petite communauté riche, variée et qui ne m’a pas laissée insensible.

Les personnages sont intéressants et j’ai trouvé qu’ils étaient assez nuancés, enfin certains d’entre eux. Par exemple, Mrs Dorothea Prime, la sœur de Rachel, est une femme pieuse devenue veuve très jeune qui s’est tournée vers son devoir de chrétienne. Elle est intéressante car elle veut bien se soumettre aux exigences de sa religion, notamment à travers son messager, Mr Prong mais elle n’en reste pas moins une femme indépendante qui refuse de céder le contrôle de son argent à quelque homme que ce soit. Mrs Prime est passionnante car elle est bigote, autoritaire mais elle n’est pas sans nuance et sans évolution au cours du roman.

J’ai adoré la manière dont le narrateur traite ses personnages. Il fait preuve d’un certain humour au dépend de ces personnages. En cela, il me rappelle les narrateurs de Jane Austen qui se moquent des personnages mais la critique du narrateur me semble plus audible chez Trollope. Il a des tournures qui semblent bienveillantes par rapport aux personnages tout en les dénonçant.

« Mr Prong, dans tout ce qu’il disait, voulait être honnête, et en affirmant que l’argent était une chose sans valeur, il croyait dire ce qu’il pensait véritablement » (p. 167)

D’ailleurs Mr Prong qui essaie d’inciter une femme au mariage n’est pas sans évoquer un certain prétendant de Jane Eyre. Les deux basent leur plaidoyer pour leur mariage sur des raisons morales plus que sur l’amour : en les épousant, la femme de leur choix remplira son devoir de chrétienne en aidant son mari à accomplir sa charge. Un plaidoyer qui fait quand même de nos jours un peu froid dans le dos...

J’ai apprécié cette critique du bon sens, du on-dit, d’une certaine attitude moralisatrice, qui rend Rachel Ray assez moderne. Toutes ces petites manipulations, ces médisances et cette mauvaise foi ont quelque chose de particulièrement actuel, humain, indémodable.

Bref un gros coup de coeur pour ce roman. Je compte bien lire davantage de romans de cet auteur. Il réunit des caractéristiques déjà rencontrées chez d’autres auteurs et autrices de cette époque et il offre une histoire distrayante mais aussi une critique des bassesses humaines de tout âge.